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Pourquoi vas-tu à Amiens ? Ou pourquoi Amiens me rappelle mes racines d'Angleterre du nord ?

Et donc pourquoi devais-je aller à Amiens pour la première fois après 11 ans de résidence en France? Rien à voir avec le récent sommet franco-britannique. Malgré mon authentique passion et intérêt pour tout ce qui est franco-britannique, je ne suis vraiment pas si importante !

La vérité est que je travaille depuis fin 2015 avec deux confrères consultants sur une mission visant à développer la stratégie de marketing territorial pour Amiens.

Pour ceux qui ne connaissent pas Amiens, c’est une ville disposant d’une agglomération comptant environ 130.000 habutants (340.000 dans le grand Amiénois), située à 120 km au nord de Paris et à 100 km au sud-ouest de Lille. Si vous avez suivi attentivement les récentes péripéties territoriales, la région administrative s’appelle maintenant les Hauts de France, et fusionne deux anciennes régions, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais (ayant respectivement Amiens et Lille comme préfecture régionale).

Même si mon job me fait voyager partout en France, c’est donc la première fois en 11 ans de vie dans le Sud de la France qu’il m’amène à Amiens. Annonçant la nouvelle à mes amis et mes contacts professionnels, j’ai obtenu la même réponse teintée d’incrédulité : « Mais, pourquoi vas-tu à Amiens ? »

J’ai commencé à me demander quelles en étaient les raisons. Est-ce qu’Amiens est vraiment aussi terrible ? Et si oui, la mission de stratégie de développement territorial qui nous a récemment été confiée allait être vraiment être compliquée. En creusant un peu, très peu de personnes avec qui j’ai parlé ont déjà été à Amiens, et la plupart d’entre eux ne connaissait rien du tout à la ville. Un dénominateur commun cependant : tous mes interlocuteurs sont du Sud de la France.

C’est ici que nous entrons dans le clivage Nord/Sud. Je suis de Manchester et j’ai été marquée par un certain clivage entre le Nord et le Sud toute au long de ma vie. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu la réplique : « Dans le Nord, il pleut tout le temps ! ». Il faut bien avouer que la BBC a mis un temps incroyable avant de se rendre compte que les accents provinciaux étaient admissibles dans les JT au Royaume-Uni.

A quoi ressemble donc le clivage Nord/Sud en France ? Il convient de dire qu’en France nous partons sur ce principe profondément enraciné dans la culture (et la politique) des affaires en France : « Il y a Paris… et ensuite la province ». Si l’on continue la comparaison avec le Royaume-Uni, la reconnaissance et la représentation des régions françaises a bénéficié de moins d’actions concrètes. Bien que la plupart des régions du Royaume-Uni estime que Londres fournit un service minimal, nous pouvons entendre des dialectes régionaux quotidiennement dans les médias de masse. Alors qu’un toulousain qui présenterait le journal de 20h sur TF1 est inconcevable, à moins qu’il soit sous-titré pour permettre aux autres français de le comprendre. Note à mes lecteurs français : la dernière phrase relève du sarcasme typiquement britannique !

A part tout cela, il y a d’autres divisions profondes entre le Nord et le Sud. Alors que le Sud est moqué pour ses accents, le Nord est considéré comme un endroit moins attirant pour vivre et travailler.

En 2008, Dany Boon a réalisé le très drôle (en tout cas, ça m’a fait rire) Bienvenue chez les Ch’tis racontant l’histoire d’un fonctionnaire basé en Provence sanctionné et de ce fait envoyé à Bergues, dans le Nord de la France, entre Dunkerque et Lille. L’histoire est articulée autour de la confrontation des stéréotypes communs dans le Sud sur le Nord de la France avec la réalité de la vie dans cette partie de la France, qui nous mène à découvrir une population locale généreuse, accueillante et authentique, de même que la qualité de vie qui va avec. Quel est donc le problème avec le Nord de la France ? Si on prend la question à la base, les sudistes ont du mal avec le manque de soleil. Nous britanniques trouverons cela étrange, étant génétiquement programmés pour affronter 3 semaines de soleil en Juin chaque année. Je suppose donc que les habitants autour de la Méditerranée sont légèrement gâtés.

Malgré tout, il convient de dire que le Nord est le berceau de l’industrialisation en France. A l’image du Nord de l’Angleterre, il porte le fardeau d’une image apocalyptique inhérente au déclin de l’industrie au profit de l’émergence du secteur des services.

Si la Révolution Industrielle a commencé dans le Nord de l’Angleterre dans les années 1760, c’est au XIXème siècle que l’industrialisation a vraiment émergé en France, d’abord dans le Nord et l’Est du pays. L’industrie textile s’est fortement développée autour de trois filatures de coton à Rouen, Lille/Roubaix et en Alsace. Le XIXème siècle a également vu le développement extensif des mines de charbon dans le Pas-de-Calais et la Lorraine, posant les bases du développement de l’industrie sidérurgique.

L’industrie a clairement subi un contrecoup en France, tout comme dans de nombreux pays occidentaux. Des chiffres de Février 2016 indiquent que la production des usines françaises a baissé pour le neuvième mois consécutif, reflétant le manque de nouvelles commandes et la baisse de la demande venant de l’étranger. Les régions du Nord et de l’Est concernées doivent donc affronter cette réalité de déclin industriel, même s’il convient de souligner que de nombreux investissements industriels voient le jour en France, à la fois grâce à des entreprises françaises et étrangères.

Bien sûr, il serait logique qu’Amiens soit impacté par cette situation. En effet, la ville a subi le choc des pertes d’emplois et la couverture médiatique liée aux incidents survenus après la fermeture de l’usine Goodyear. Néanmoins, la situation a aussi un peu évolué et l’idée de vouloir aller à Amiens ne serait-elle pas si farfelue au final ?

Clairement: il ne s’agit pas d’une idée si farfelue, bien au contraire.

Ayant passé de bons mois à travailler sur cette mission, j’ai eu le plaisir de découvrir la réalité, l’Amiens d’aujourd’hui. Ma conclusion : certes, il n’y a peut-être pas autant de soleil qu’à Aix-en-Provence et la ville a certainement souffert de pertes d’emplois industriels, mais la ville respire la culture et l’histoire et est portée par un souffle de recherche, d’éducation et d’activité économique.

Si vous avez le temps, permettez-moi de vous faire voir au-delà des stéréotypes et vous donner quelques exemples de ce qui se passe à Amiens aujourd’hui.

Le réinvestissement est une réalité, un indicateur indéniable de la satisfaction de l’entreprise dans l’endroit qu’elle a choisi. Ces investissements représentent l’innovation et l’expansion dans les industries traditionnelles. A Amiens, le réinvestissement s’est matérialisé au cours de ces 5 dernières années par la venue, entre autres de Procter and Gamble, Unither, Faiveley, Scott Bader, Valeo et Metarom.

Le développement stratégique de l’industrie de demain est aussi en cours.

  • A la fin des années 90, il y a eu l’émergence en France (suivant la tendance britannique) de l’activité de “centres d’appel”, considérée alors comme une nouvelle activité. Amiens était à la pointe de cette tendance avec 4000 emplois dans ce secteur en 2006, et la présence notable de leaders tels que Coriolis. L’image des centres d’appels a été d’une certaine façon ternie par des emplois de moins bonne qualité et moins bien payés, et par beaucoup d’entreprises choisissant de déménager cette activité à l’étranger, mais la réalité est quelque peu différente. Aujourd’hui, ces centres n’ont pas seulement pour objectif de faire et de recevoir des appels, ils opèrent dans la gestion de la relation client, sur de multiples supports digitaux intégrés, rendant le travail différent de celui ayant cours dans les années 90. Le big data ne va que complexifier ces emplois et Amiens dispose d’une forte présence dans le secteur, et des programmes de formation sont déjà bien en place pour embrasser ces changements.
  • Le développement des batteries et le stockage de l’énergie sont des aspects prépondérants dans l’émergence de nombreuses technologies : la voiture électrique, les énergies renouvelables ou les appareils électroniques portables. Le Laboratoire de Réactivité et de Chimie des Solides (LRCS) a été créé en 1969 au sein de l’Université de Picardie Jules Verne et jouit aujourd’hui d’une réputation internationale pour le travail entrepris dans le domaine du stockage de l’énergie. Le Professeur Jean-Marie Tarascon, un des chercheurs les plus éminents dans le domaine, a réuni dans un nouveau pôle, le HUB, les laboratoires majeurs et les représentants du secteur. Le HUB sera inauguré à l’Automne 2016 à Amiens.
  • L’Europe dans son ensemble voit le renforcement de l’importance du secteur de la santé. Amiens comporte en son sein des compétences bien développées dans trois domaines majeurs, et les collectivités locales sont en train de s’entendre pour structurer ces compétences autour d’une grappe. Cette information vous est probablement étrangère si vous n’êtes pas dans ce domaine de la médecine, mais la toute première greffe de visage a été menée à bien par une équipe du CHU d’Amiens, faisant de cet hôpital un précurseur dans la chirurgie reconstructive.

Je suis loin d’être exhaustive dans ma description de ce qui se passe à Amiens aujourd’hui. Pour résumer, Amiens dispose d’une solide base industrielle mais est aussi l’une des plus importantes concentrations de recherche et de formation en France, pour une ville de sa taille. Toutefois, ce n’est dans un certain sens pas le point de cet article. Le point qui revient sans cesse dans mon analyse est cette difficulté qu’Amiens doit surmonter, une bataille contre une image stéréotypée. Quand il y a un manque d’image, la nature humaine reviendra inévitablement au stéréotype du Nord qui fait peur.

Pourquoi un manque d’image? Amiens se bat aussi contre la structure administrative de la France, des politiques et des attitudes bien enracinées qui rendent presque impossibles la visibilité désirée par une ville de cette taille.

Amiens est à la fois bénie et maudite d’être une ville de taille moyenne au cœur du marché international d’Europe du Nord. C’est une bonne chose parce qu’Amiens peut offrir une localisation permettant l’accès à 80 millions de consommateurs dans un rayon de 300 kilomètres, mais il peut être ardu de se positionner quand on doit se mesurer à ses voisins immédiats, la région parisienne et Lille.

Une telle localisation peut aussi vous donner un léger sentiment d’infériorité. Si je voulais être provocante, j’ajouterais que le clivage Nord/Sud combiné au Paris-fait-mieux-que-tout-le-monde, Amiens cumule les écueils.

Au cours ma mission à Amiens, j’ai été amenée à penser à mes propres racines du Nord de l’Angleterre. J’ai évoqué le problème d’image qui a existé dans le Nord de l’Angleterre, le berceau de la révolution industrielle, ayant été victime du déclin d’industries majeures et ayant dû prouver au monde sa capacité à répondre aux mutations économiques ainsi générées.

Parlons maintenant des inégalités existant au Royaume-Uni du fait d’un système politique largement basé sur la centralisation du pouvoir à Londres, et ce que le gouvernement britannique est en train de faire pour y remédier.

Le gouvernement britannique a commencé à évoquer le concept de Northern Powerhouse ou Puissance du Nord en Juin 2014. L’analyse portait sur le fait que le Nord de l’Angleterre, ses villes majeures Manchester, Leeds, Liverpool, Newcastle, Sheffield et Hull, ses 15 millions de personnes (un petit quart de la population du Royaume-Uni) ne réalisent pas leur potentiel.

Il semblerait que l’écart de productivité entre Londres et Manchester, qui est le deuxième centre économique du Royaume-Uni, est plus large qu’un autre écart du même type dans n’importe quel autre pays du G7. Alors qu’une telle comparaison faite avec une des capitales financières mondiales peut sembler injuste, ce constat peut irriter n’importe quel mancunien sur le sujet de la décentralisation et une meilleure allocation des ressources budgétaires, demandées par Manchester à Londres depuis longtemps.

Néanmoins, si l’on considère cette position comme signe avant-coureur d’une analyse, d’une discussion et d’un vrai changement, cela peut constituer une étape positive.

Selon Core Cities (un groupement transpartisan de leaders de villes régionales majeures), presque 95% des taxes levées dans les villes vont directement dans les caisses du gouvernement central, et de 5 à 7% des fonds étant administrés localement. Ce chiffre ne soutient pas la comparaison aux pays à structure fédérale comme l’Allemagne (30%) les Etats-Unis (40%) et le Canada (plus de 50%). L’ordre du jour de la décentralisation en Angleterre est donc lancé, un processus déjà en cours en Ecosse et au Pays de Galles.

Au-delà de ça, et à mon humble avis, cette situation a permis un nouveau souffle, une vision complémentaire sur le développement de l’infrastructure du Royaume-Uni. Pendant qu’il y a des discussions et des négociations en cours sur les projets du Royaume-Uni sur le train à grande vitesse HS2, qui reliera plus rapidement Londres, les Midlands et le Nord, la Grande Puissance du Nord a posé des questions essentielles concernant les infrastructures pour relier les villes du Nord importantes, qui sont actuellement inadaptées, lentes et en surcapacité. En parallèle, il y a la poursuite du développement de l’Aéroport de Manchester, mais aussi les liens infrastructurels entre le Nord et l’aéroport britannique le plus important après Londres. Cela apportera de plus grandes opportunités pour les résidents sur place et les entreprises, mais aussi l’accès à un plus grand bassin de talents pour les entreprises.

Il y a aussi la question de l’investissement dans le capital humain. Actuellement, de ceux qui vont au Nord pour étudier, une part incroyablement basse de 15% reste dans la région pour travailler après leur diplôme. Pourtant, de récents rapports indiquent que Manchester, Newcastle, Liverpool, Sheffield et Leeds sont en tête dans le classement comparant le Nord et le Sud de l’Angleterre en termes d’offres d’emploi pour diplômés et de logements abordables et accessibles.

Ce dernier point nous mène à l’investissement dans l’innovation et la formation, qui s’opère depuis quelques temps, et souvent avec la participation d’industriels majeurs comme Rolls-Royce et Boeing, mais qui souligne également un problème durable d’image pour le Nord de l’Angleterre.

Revenons maintenant à Amiens. Loin de moi l’idée de comparer Amiens et le Nord de la France au Nord de l’Angleterre en général. Cet article n’a pas pour objectif de présenter toutes les réponses. Mais je pense que nous pouvons clairement établir quelques parallèles entre les régions ayant souffert de politiques centralisatrices, de manque de représentation et de rudes batailles pour s’adapter aux nouvelles réalités économiques. Cela peut nous aider à savoir que nous ne sommes pas seuls.

Revenons également à la récente réorganisation administrative en France, où Amiens se trouve maintenant dans une région plus large, avec Lille pour capitale. Je comprends aussi la peur que le pouvoir régional, le budget et la représentation soient davantage centralisés, quand l’on est déjà impliqué dans une bataille pour se positionner à l’échelon national en tant que lieu de vie, de travail, d’investissement et de tourisme.

Je suis ravie de voir que Londres donne au Nord de l’Angleterre l’écho qu’il mérite, ce qui a rendu possible une pensée collective de ces villes afin de trouver des synergies entre elles. Je ne peux qu’encourager ces localités autour de Paris à penser de cette façon, en particulier dans le cadre de ce nouveau maillage territorial.

Deuxièmement, et encore une fois, j’estime que ce que ce qui relie le Nord de la France et le Nord de l’Angleterre est la persistance des stéréotypes négatifs auxquels ils ont été confrontés. La Puissance du Nord, c’est avant tout et indéniablement une histoire de politique de développement économique, mais aussi de communication et de promotion intensive sur le Nord de l’Angleterre, comme une région d’investissements, de vie et de travail.

La communication est primordiale quand on est confronté à de tels points de vue dépassés et peu conformes à la réalité.

J’ai vu la semaine dernière que Le Point cite Amiens comme « the place to be » en raison d’un nombre notable d’évènements et de 4 membres du parlement français originaires d’Amiens. Et pourtant, simultanément, la presse nationale a relayé les propos de l’entraîneur du Paris-Saint-Germain questionné sur l’escapade de certains de ses joueurs à Las Vegas (je présume qu’ils auraient dû s’entraîner à la place) : « S’ils vont à Amiens au lieu de Las Vegas… »

Travaillant dans le marketing territorial et la communication, je suis bien entendu très attentive aux récentes campagnes d’image territoriales, et j’ai été très impressionnée par la vidéo promotionnelle sur la Puissance du Nord. Si vous avez deux minutes, regardez-la ici :

https://www.youtube.com/watch?v=1Dr0JYpcFtw

En tant que mancunienne, la vidéo m’a fait me sentir très fière d’être issue de la Puissance du Nord. J’ai particulièrement aimé le commentaire écrit d’un internaute : « Nous avons commencé la révolution industrielle et nous allons la terminer ! »

De ce que j’ai vu et entendu des personnes rencontrées à Amiens, cette ville est clairement fière de ce qu’elle est aujourd’hui, et de ce qu’elle doit être. Je ne peux que les encourager à monter en haut de leur magnifique cathédrale – reconnue internationalement pour être l’un des plus beaux exemples d’architecture gothique – et le crier aussi fort que possible !